CORPS DOCUMENTAIRE / CORPS MACHINE OSMOSIS Cie

FORUM EUROPEEN « INVISIBLE WALLS » Témoignage d’Ali Salmi…

FORUM EUROPEEN « INVISIBLE WALLS » http://www.in-situ.info/fr/actions/meta-2011-2016/11/28
Marseille au Théâtre National de la Criée– 15h00 – 16h30 Jeudi 3 octobre 2013
LA VILLE TRAVERSEE : démarcations sociales et frontières géographiques :

La ville contemporaine est traversée par des lignes de tension qui en font aujourd’hui un espace de négociations et de transformations sociales et politiques. Diversité des représentations sociales et symboliques de l’espace public, fracture entre quartiers et groupes de citoyens, segmentation de l’offre culturelle entre divertissement et propositions artistiques érudites … De nombreux artistes questionnent aujourd’hui ces frontières de façon sensible et originale, et en soulignent les lignes de force en inventant de nouvelles façons de vivre ensemble.

Florent Mehmeti, directeur d’ODA Teatri (XK)
• A la reconquête de l’espace public : une expérience européenne et artistique au Kosovo

Le projet « Invisible Walls » parle des barrières sociales et politiques qui entravent le mouvement et la communication à Pristina, capitale du Kosovo. L’occasion de révéler en quoi l’espace public cristallise les tensions de cette société post-conflit.

Témoignage d’Ali Salmi – Collaborateur Chorégraphique sur ce projet – en direct de Séoul à 30km d’un autre (in)visible wall : le rideau de fer de la frontière Nord Coréenne!

EXTRAITS BANDE-SON…PAYSAGES SONORES.

Posted in À ECOUTER_(DES)ASTRES... by OSMOSIS CIe-Ali SALMI on mars 30, 2010

Clôture en trompette de Marco Condoluci remixé par A. Salmi : « Saluer les bombes… »


Dédicace à une danse des « Pierres »par Dhafer Youssef « un soupir éternel » Album « Divine shadows » : « Unifiant dans la pierre, la guerre et la paix. »


Paysage sonore « sortie des Effondrés » : « Heartbeats mixed… »

TÉMOIGNAGE DU RÉEL

Posted in À ECOUTER_(DES)ASTRES..., PAROLE VIVANTE_(DES)ASTRES... by OSMOSIS CIe-Ali SALMI on mars 30, 2010

Auteur : Patrick Chauvel –  Accompagnement à la mise en parole scénique : Sylvie Clidière

N°1/.  Paysage dansé : « Les effondrés »

Texte : « Photographe-témoin »

En reportage, tu consoles un peu les gens, ne serait-ce qu’en étant sur place.

Ils te remercient d’être  là.

J’ai vécu ça au Sud-Liban, quand les Israéliens bombardaient Nabathié.

La ville avait été évacuée en quelques heures. Tout le monde s’était réfugié dans les collines.

Il n’y avait plus personne dans les rues.

Dans les appartements abandonnés, les couverts étaient encore dans les assiettes.

J’avais l’impression d’être le seul survivant après une explosion nucléaire.

Je cherchais des êtres humains, mais il n’y en avait plus.

C’était sinistre.

Et puis j’ai repéré un village, au loin dans les collines.

J’ai proposé à mon chauffeur d’aller voir .

Il m’a regardé, un peu sceptique.

Faut dire que les bombes tombaient sans arrêt.

On a attendu une accalmie et on a foncé.

Il a prié à haute voix pendant tout le trajet .

Quand on est arrivé, les ruines fumaient encore.

Et là, des gens sont sortis de partout. Ils me prenaient les mains, ils criaient :

« Merci, d’être là, merci !

Mais où est CNN ? Où est la BBC ? Où est la télévision libanaise ? Où sont-ils ?

Pourquoi c’est juste un indépendant qui est là tout seul ?

Venez ! On va vous montrer !

Là, il y a une famille écrasée sous sa maison.

Là bas, les vaches ont été tuées.

Et ici, regardez toutes les voitures détruites… ».

Imaginez le sentiment d’abandon de ces civils dans ce petit village.

Qui va raconter leur histoire ?

Comme ils ont la télévision, ceux qui ont survécu verront les négociations de paix qui stagnent en Europe et aux USA.

Et ils verront  aussi le bombardement sur Nabathié, mais jamais celui de leur village !

Alors ils te prennent à témoin.

Ils se mettent en colère et te demandent : « Mais que fait la France ? »

Ils te regardent dans les yeux et te rappellent que le Liban est un ancien protectorat français. Et là, tu es mal à l’aise…

Tu peux au moins leur affirmer que tes images passeront.

Mais même ça, tu n’en es pas sûr.

Une autre fois, je suis monté sur un bateau avec des boatpeople haïtiens.

Ils fuyaient la misère et tentaient la traversée vers l’Amérique.

Après trois jours de mer, on prenait de l’eau de partout.

On était trop chargés.

Je sentais qu’on allait couler. C’était foutu, il y avait déjà deux morts.

J’avais envie de sauter sur le premier bateau de pécheurs qu’on croiserait.

Mais les Haïtiens ne voulaient pas, ils me disaient :

« Ah non, non ! Tu es notre témoin, si tu restes à bord, on ne va pas mourir.

Si tu t’en vas, c’est fini ! »

Finalement on a tous coulé ensemble.

Sur quarante-quatre personnes, seules quatorze ont survécu.

Pour un peu, leur témoin a failli disparaître et faire partie de l’histoire.

Mais c’était important pour eux d’être reconnus, de ne pas êtres oubliés.

J’ai rapporté mes photos, et je continue de parler d’eux.

Le journaliste, quelquefois, est aussi un révélateur.

A la fin de la révolution iranienne, j’ai assisté à l’exécution d’un Kurde, dans le nord du pays.

J’étais planqué dans la foule.

Le condamné était effondré contre le poteau d’exécution. On ne pouvait pas le sauver.

Mais quand il nous a vus, ses camarades et moi, et qu’il a aperçu mon appareil photo dissimulé sous mon écharpe, il s’est tout de suite redressé.

Il a pris la pose, un pied en avant comme sur les photos d’autrefois, et il a regardé les hommes en armes droit dans les yeux.

Il savait que ce serait la dernière image de lui, qu’il ne mourrait plus seul, dans l’anonymat.

La présence de l’appareil photo l’a grandi, rassuré, lui a rendu sa dignité. Son corps a parlé.

Il revendiquait sa mort.

Malheureusement, je me suis fait piquer le film parce que j’ai été fait prisonnier quelques minutes après.

Mais quelque temps plus tard, un autre photographe a réussi à faire une photo.

On y voit onze Kurdes en train d’être fusillés. Le dernier est encore debout.

Une main sur le cœur, face au tir, on dirait qu’il est à la fin d’une pièce de théâtre et qu’il va saluer le public.

À cet instant précis, juste avant que la balle le tue, il a cette grâce là, il défie ses bourreaux, il est passé au-delà de la peur.

Il a conscience de son image et de la force de celle-ci.

C’est important de témoigner, d’être là.

Mais quelquefois, c’est difficile à vivre parce que les gens te donnent une responsabilité, qui est lourde.

Tu prends le risque d’être tué, tu filmes la douleur des gens et tu leur dis  « que ça sert à quelque chose ». Mais tu n’en n’es pas toujours convaincu.

Je pense malgré tout que c’est utile. Pas forcément dans l’immédiat, mais plus tard, pour la mémoire.

C’est comme écrire une phrase.

Tu es l’une des lettres du mot « Stop ! ».

Si tu le fais suffisamment longtemps, tu finis par être toutes les lettres. Tu réussis à écrire toute la phrase.

La guerre n’est pas aussi loin qu’on le pense.

C’est pourquoi le conflit en Yougoslavie a fait tellement peur.

Avant, je prenais l’avion pour aller en reportage, je changeais de monde.

Là, j’ai pris ma bagnole. En trois jours, j’y étais.

Alors quelques fois, je me dis : si ça continue, je vais finir par faire les photos de ma fenêtre !

Et puis non !

Si c’est ici, je ne vais pas ouvrir ma fenêtre pour photographier, je vais l’ouvrir pour tirer.

Quand c’est trop près, tu n’es plus photographe.

N°2/. Paysage dansé : « Swing »

Texte : « Ville, sol, bruits, odeurs »

Tu cours beaucoup dans la guerre.

Tu fonces, tu sautes des murs, tu zigzagues entre les ruines…

Courir sur un champ de bataille, surtout en ville, c’est compliqué.

Le sol est couvert de gravats, de fils électriques qui peuvent te balancer des centaines de volts si tu les touches.

Tu as des grands débris de verre qui transforment le sol en patinoire, t’as des obus non explosés, des pierres, des briques, des morceaux de poutres, du bitume fondu qui te colle aux pompes…

Que des pièges !

Sans parler de tout ce qui vole : de la ferraille, des trucs sans nom tombés d’un immeuble, des balles qui sifflent, qui ricochent dans toutes les directions…

En général, j’évite de porter le casque parce que c’est gênant pour faire des photos mais, à Grozny, je l’ai mis quand j’ai vu un des types qui avançaient devant moi se figer d’un coup, le corps agité de soubresauts, puis tomber comme une masse. C’était un bout de verre grand comme le petit doigt qui lui avait traversé le crâne comme du beurre.

Un bombardement  produit une violente compression de l’air ; dans un rayon d’un kilomètre, toutes les vitres pètent. Et un débris qui tombe du vingtième étage devient un projectile qui peut te transpercer de part en part.

Tu cours, tu maintiens ta trajectoire et ta vitesse en observant tout, en écoutant tout.

Quand tu es à l’arrêt, tu es en danger de mort.

Si tu tombes, l’ennemi va t’achever. Tu es la proie.

Les maisons te protègent, te cachent.

Donc, au lieu de marcher naturellement sur le trottoir, tu te colles au mur. Tu progresses comme un alpiniste sur une pente ou comme un serpent qui suit les mouvements du sol.

Les virages, tu les prends serré parce que, dès que tu décroches, le sniper te voit. Si tu as trois mètres à traverser à découvert, tu prends ton élan et tu fonces.

Accélérations et décélérations sont la chorégraphie de guerre.

À la guerre, les sons te préviennent. Ils mettent ton corps en alerte.

À Paris, quand j’entends un hélicoptère, je lève la tête, j’essaie de savoir où il est. Pour moi, c’est un son de combat.

Un bruit de pas précipités, un froissement de tôle, le bruit d’une chute, me mettent  immédiatement aux aguets. Je rentre un peu la tête dans les épaules.

Il y a aussi les odeurs, précises, entêtantes.

Ce qui est certain, c’est que ça ne sent pas la crêpe Suzette !

(PAUSE MUSICALE)

Les odeurs sont très reconnaissables, elles annoncent les choses avant que tu les voies.

Si tout d’un coup tu sens l’odeur de la mort, tu sais qu’il y a des cadavres en train de pourrir pas loin.

Pourquoi ils n’ont pas été enlevés ?

Ça veut dire un sniper, une mitrailleuse en embuscade ? Des mines ?

Les morts t’informent que tu es dans un no man’s land, qu’il va falloir le contourner.

L’odeur des cadavres est très forte, douceâtre, elle te pénètre la peau, les cheveux.

Tu as l’impression que tu ne pourras jamais t’en débarrasser.

Il y a aussi l’odeur de la sueur et de la saleté.

On n’a pas souvent l’occasion de se laver.

Ta peau devient huilée. Une espèce de graisse naturelle se forme, qui te protège mais qui pue…

Un homme qui a peur, aussi ça sent mauvais.

Les bonnes odeurs sont rares à la guerre.

Mais il y en a tout de même.

L’odeur du café !

Ça veut dire qu’il y a quelqu’un de vivant, quelqu’un qui a trouvé de quoi faire chauffer de l’eau.

Souvent il y a une seule tasse et chacun boit une gorgée à tour de rôle.

Il y a aussi l’odeur de la clope.

Offrir une cigarette, c’est un moyen de communiquer et c’est un geste convivial.

On se passe une taffe, une cigarette peu faire le tour de dix personnes.

A la guerre on partage tout.

La cigarette, le café, ce sont des odeurs de bien-être.

De fragiles petits moments d’humanité.

N°3/. Paysage dansé : « Kaléidoscope d’images »

Texte : « Enfants, transmission »

Que va devenir le fils qui a vu toute sa famille tuée devant lui ?

Il y a peu de chances qu’il devienne un grand pacifiste !

Les enfants que j’ai rencontrés.

Sauf les tout petits qui hurlent de peur, totalement traumatisés, ils n’ont qu’une seule envie, c’est de devenir adultes pour pouvoir se battre.

Presque tous sont réfugiés dans le mutisme, avec un regard d’admiration sans bornes pour le grand frère qui a l’âge d’y aller.

Ils attendent leur heure, avec impatience.

Bien sûr, c’est une question d’éducation.

Regardez les Serbes, par exemple. Leurs parents, qui ont participé à la seconde guerre mondiale, les ont élevés dans l’esprit de revanche.

Ils ne leur ont pas dit : « C’est fini. Croates, Serbes, Bosniaques, Slovènes, on est tous yougoslaves. »

Pas du tout.

Tito avait réussi l’unification du pays, par la force.

Mais finalement ça n’a servi à rien. Après sa mort, les différences sont toutes revenues.

Les Serbes de Bosnie qui encerclaient Sarajevo attaquaient en tenue « d’époque ». Ils avaient le bonnet et la pipe traditionnelle, le grand manteau, les bottes de cuir avec une grenade à l’intérieur, et quelques uns portaient même le sabre.

Ils étaient la copie conforme de leur père et de leur grand-père. Tu sentais que le lien avait été maintenu au travers de l’éducation, qu’il y avait dans le grenier une malle qu’on vénérait…

Le jour venu, ils l’ont ouverte, remis les anciens uniformes et tué les mêmes ennemis.

Les Croates sont aussi dans la mémoire de la guerre : à Vukovar, ils portaient la Croix de fer en pendentif.

L’Histoire, souvent, bégaie.

N°4/.  Paysage dansé : « Gargouilles de guerre »

Texte : « Peur »

La peur est la cousine de la mort, elle nous accompagne.

Le courage consiste à la maîtriser.

Quand tu es en danger de mort, le corps agit le premier.

Ça provoque parfois des réactions extrêmes.

En janvier 2009, à la frontière entre Israël et Gaza, quand le Hamas bombardait la ville de Sdérot, l’alerte était donnée par des haut-parleurs.

C’était une voix de femme (pas une sirène comme dans les films de guerre) qui répétait calmement :

« Attention, arrivée de roquettes ! ».

Tu as quinze secondes pour te mettre à l’abri.

Je me souviens d’un Israélien, un gros type qui devait être assez lent en temps normal. Ne trouvant plus de place dans l’abri public, il s’est mis  à courir à toute vitesse dans tous les sens, comme une poule sans tête.

Puis, à la 14e seconde, il s’est jeté au sol contre un palmier, en position de fœtus. Le palmier ne pouvait pas le protéger mais il fallait qu’il s’appuie à quelque chose de solide.

Il était là, recroquevillé, avec son téléphone portable qui le reliait sans doute à sa femme ou à sa mère.

Je pense que, le soir, il est revenu avec une scie pour décapiter cet arbre témoin de sa panique.

Il y a aussi le refuge du trou.

À la guerre, on vit dans des tranchées et dans des trous, on devient troglodyte.

Pour tuer le temps, on observe la vie des fourmis.

Dès qu’il y a un bombardement, on tente de disparaître dans la terre.

Au Cambodge, un de mes copains, un homme courageux, habitué aux combats, a craqué pendant une opération. Les soldats qui montaient à l’assaut m’ont dit : « Your friend is down ! ».

« Down ? » Ça pouvait signifier « mort »…

Au retour de l’opération, ils me l’ont montré. Il était recroquevillé au fond d’un trou trop petit pour lui.

Dans la position du fœtus, lui aussi, tétanisé, envahi par une peur montée de l’âge de pierre.

Impossible de le débloquer. On l’a pris, on l’a mis dans un pousse-pousse et on l’a apporté à l’hôpital.

Et là, il a fallu le déplier parce qu’il était complètement en boule, comme les hérissons. Le médecin l’a fait à coup de piqûres.

Dans les situations extrêmes, t’es shooté à l’adrénaline ! Il y a des gens qui ne se rendent pas compte qu’ils sont blessés, qui sont capables de marcher avec un pied cassé.

J’ai un ami photographe qui a sauté un mur de plus de trois mètres de haut, sans aucune aspérité.

C’était en Haïti pendant les élections. Les tontons macoutes mitraillaient les bureaux de vote et attaquaient les civils à la machette.

Ils ont foncé sur lui. Il a pas eu le temps de réfléchir.

D’un bond, il a sauté le mur comme un champion olympique de saut à la perche, lui qui est plutôt enveloppé et pas du tout sportif.

Le lendemain, il ne comprenait pas comment il avait pu réaliser un exploit pareil. Il lui restait comme preuves, en plus de mon témoignage, ses paumes de mains blessées par les morceaux de verre fixés en haut du mur.

On a tenté de le refaire à froid, impossible.

C’est incroyable, la puissance de l’adrénaline dans le corps !

Moi, je me suis habitué à la peur. C’est aussi une question de philosophie. Je suis un peu fataliste, je me dis :

« Mektoub, c’est inscrit ! ».

Une fois pourtant, ça a failli vraiment m’arriver, c’était comme un barrage qui risque de céder.

Je sortais d’un immeuble avec une patrouille tchétchène. Nous traversions une place. Tout à coup il y a eu deux explosions simultanées. Quand la fumée s’est dégagée, je suis le seul qui s’est relevé.

Ils étaient tous morts. Tous !

Après un terrible moment de solitude, à découvert au milieu de la place, au lieu de continuer ma route, ce que j’aurais dû faire, j’ai rebroussé chemin vers la protection de l’immeuble.

Le bombardement a repris, le bâtiment tremblait, le plâtre tombait, les portes étaient arrachées…

J’ai reculé de pièce en pièce, jusqu’à des toilettes sans fenêtre.

Et puis j’ai senti que j’allais mettre ma tête dans la cuvette.

Et là, je me suis dit : « Hou là ! Tu es en train de te laisser submerger par l’angoisse. Surtout pas ! »

Je me suis forcé à sortir des chiottes, à retourner devant la porte, et j’ai traversé cette place en courant.

Une fois que tu as décidé ça, que tu t’es déverrouillé, tu es libre, libre de toutes craintes.

De toutes façons, dès l’instant où tu es persuadé que tu vas y passer, tu es un homme libre, toute ton éducation disparaît, tu es animal, tu t’en fous, tu fonces, tu traverses la place.

Tu es déjà mort.

Détaché, aérien, spectateur de ta vie.

Tu profites de l’horrible beauté de la guerre.

D’ailleurs, les journaux ne s’y trompent pas. Ils reconnaissent ce phénomène.

Quand ils reçoivent tes photos, ils envoient vite un message à l’agence : « Faites rentrer votre photographe, tout de suite ! Il est trop près. Il va passer de l’autre côté du miroir. »

Finalement, quand tu rentres, tu regardes par le hublot de l’avion et tu aperçois les tranchées, tout en bas, que tu viens de quitter, comme des petites lignes dessinées dans le paysage.

Les hommes qui s’y agitent sont minuscules, on dirait des fourmis…

N°5/. Paysage dansé : « Signal : j’existe ! »

Texte : « Morts… »

Règle numéro 1 : Si tu peux, ne te couche jamais !

C’est facile d’exécuter un type couché. Beaucoup moins facile de tuer quelqu’un qui te regarde dans les yeux.

Les images de l’assassinat du journaliste Bill Stuart au Nicaragua par un militaire en colère contre la presse montrent le journaliste qui se couche devant un soldat qui lui en donne l’ordre. On voit Bill se tourner vers son cadreur qui est 50 m. en arrière, dans la voiture. Il lui fait  un signe d’incompréhension presque en souriant, avant de s’allonger.

Dans le micro de la caméra, on entend ses confrères lui crier de rester debout. Mais il n’entend pas.

Puis le soldat s’approche de Bill Stuart et, le dominant de toute sa hauteur, il l’insulte, en prenant à témoin les autres journalistes. Puis, tout d’un coup, il se penche vers Bill, l’ajuste avec son arme et froidement l’exécute d’une balle dans la nuque.

On voit le corps se soulever sous l’impact et retomber inerte.

La mort…

À Sarajevo, en 1992, j’ai vu un Bosniaque, un prof d’histoire, ouvrir le feu sur un sniper serbe. Il y a eu le bruit d’un corps qui chute d’une fenêtre. Les camarades du tireur l’ont félicité, et lui s’est mis à pleurer.

Il venait de reconnaître le jeune homme qu’il avait abattu. C’était un de ses meilleurs élèves, du temps de la paix.

Mais il n’avait pas le choix, et ce coup de feu-là a fait deux morts. C’était absurde.

Je me souviens aussi de cette infirmière que j’avais rencontrée à l’hôpital de Ramallah, en Cisjordanie.

Elle m’avait raconté que, dans sa famille, il y avait trop de femmes, à part son frère qui était combattant, et quelle aurait aimé avoir un père et un grand-père…

À l’époque, elle travaillait comme ambulancière et je l’avais filmée. Quelques mois plus tard, elle est devenue la première femme kamikaze.

Quand elle a fait éclater sa bombe, sur Jaffa street, en plein centre de Jérusalem Ouest, elle a tué un seul homme, un vieil Israélien qui avait appris l’Arabe, qui défendait les Palestiniens, qui œuvrait pour la paix.

Elle venait de tuer le grand-père dont elle rêvait.

Quand un conflit cesse, la vie reprend le dessus et les stigmates de la guerre s’intègrent dans le monde de la paix.

J’en ai vu l’exemple en Afghanistan. Il y a plus de vingt ans, un char russe a traversé le mur d’un champ. Détruit par les Moudjahidines pendant les combats, il est resté là. Une carcasse inerte.

La paix revenue, le paysan est rentré chez lui.

Il n’avait aucun moyen de déplacer ce tank de quarante tonnes, alors il a reconstruit le mur autour du char.

Unifiant dans la pierre la guerre et la paix.

N°6/.  Paysage dansé : « Saluer les bombes ».

Texte : « Saluer la mort »

A l’instant de la mort, le corps s’éteint.

Il ne reste plus que l’attraction terrestre.

Le corps est avalé par la terre comme si la surface n’était qu’une étape.

Les morts que j’ai vu tomber disparaissent d’un coup du monde des vivants. Dans la boue, ils font à peine une bosse. On peut trébucher sur eux sans les voir.

Tu sais tout de suite que quelqu’un est mort à la manière dont il tombe. C’est désarticulé, extrêmement rapide, c’est une masse.

Dans l’instantané de la chute, le corps est annulé, c’est juste un poids. Même au son, tu le reconnais. C’est un son mat, qui ne rebondit pas.

Un corps sans vie ne va pas faire des gestes comme dans les westerns et partir dans une chute interminable en faisant son testament.

Il tombe.

Ce qui est impressionnant, c’est cette non vie, d’un seul coup.

Tout est terminé, on reste impuissant.

Quand tu regardes des photos de combat, tu vois souvent des types qui courent, le corps cassé en deux.

Ils tentent d’éviter les balles, ils saluent les tirs, à chaque fois. Ce sont des courbettes, comme à la cour.

À la guerre, tu as l’impression de saluer la mort.

Et, à un moment donné, t’en as marre de saluer cette saloperie de mort !

Alors tu reviens dans l’autre monde, celui où les gens se tiennent droit, le monde de la paix.

Tu rentres.

Avec cette sale impression.

Celle d’abandonner ceux que tu laisses dans le monde de la guerre.